
D’emblée, les résultat des urnes du 23 Septembre 2026 ne peuvent être réduits à une simple redistribution des cartes entre blocs politiques, ni en rapport de force parlementaires, puisque, ce sont les mêmes 3 partis politiques qui ont gagné le scrutin de 2021 avec une simple permutation entre le PAM et le RNI. Aussi, les législatives du 23 Septembre 2026 ne peuvent être réduits à une simple équation de vainqueurs et de vaincus.
L’événement anguleux est le naufrage du taux de participation du citoyen Marocain : sur les 15,8 Millions d’inscrits, 38 % seulement se sont déplacés, soit à peine 6 Millions de votants et près de 10 Millions d’électeurs inscrits sont restés chez eux. Ce sont plus de 21 Millions de citoyens qui n’ont pas voté et qu’on considère comme un parti qui n’a ni sigle, ni siège, ni tête de liste. C’est le parti des abstenus, des non-votants, des non-inscrits et qui ont voté Blanc. Le scrutin du 23 Septembre 2026 affiche un taux de participation le plus bas depuis celui des législatives du 7 Septembre 2007 au Maroc qui était de 37% en net recul par rapport aux 50,88% de 2021 et aux 42,27% de 2016.
Si l’on s’en tient aux chiffres officiels, le scrutin a mobilisé près de 6 millions d’électeurs sur 15,8 millions d’inscrits. Mais rapporté à une population adulte en âge de voter estimée à 26,7 millions de personnes, le taux réel de participation s’effondre à environ 22,5% ; un taux éloquent qui montre de façon saisissante le divorce des Marocains envers les urnes. Ce reflux de la participation électorale est amplement commenté, mais rarement discuté quant à ses causes structurelles.
Aussi, les législatives du 23 Septembre 2026 ont été marquées par un contexte national de la crise migratoire de Ceuta exposant au grand jour de la fête du trône le manque de perspectives d’une écrasante partie de la jeunesse qui n’ aucun espoir, que sa voix est inutile et traduisant une défiance envers la classe politique avec comme toile de fond des inquiétudes autour du chômage, érosion du pouvoir d’achat, inégalités sociales et la corruption.
Plusieurs causes sont derrière ce reflux et repli électoral :
♦ Primo, le désenchantement vis-à-vis de la politique remonte loin avec l’expérience de l’alternance consensuelle du 16 Mars 1998 d’Abderrahman El Youssoufi . En effet, avant le Premier Gouvernement de l’alternance, les électeurs, ayant voté en faveur des candidats de la gauche, entretenaient un grand espoir de changement de leurs conditions de vie. L’alternance politique n’ayant pas engendré de véritables améliorations, la méfiance et le scepticisme à l’égard de la politique, déjà caractéristique des catégories populaires, s’est largement accrue occasionnant une grande suspicion à l’égard des urnes au Maroc, notamment avec les législatives de Septembre 2007 où le taux de participation s’est effondré à 37%,

♦ Secundo, le scepticisme des Marocains envers les hommes politiques n’a pas cessé de proliférer : Les scandales politiques liés au détournement des fonds publics (CIH, Caisse Nationale des Organismes de Prévoyance sociale, l’affaire dite des « Frakchia » liés à l’importation de bétail et le détournement de 280 Milliards de dhs, l’affaire du dessalement liée au conflit d’intérêts….etc.) ont renforcé le sentiment de l’indifférence du citoyen Marocain envers les urnes ; « Que gauche ou droite, ça ne changera rien et que si ça change, ce sera encore pire » martèle le votant Marocain. Ainsi, la réduction des espérances dans le changement a eu raison du sens civique d’une grande partie des Marocains,
♦ Tertio, le déclin du militantisme explique également la rétrogression à la complicité politique : Les jeunes deviennent moins participationnistes à l’urne électorale ; ils se désinvestissement de la politique et se consacrent à leurs études, à leur carrière professionnelle ou à la construction d’une vie conjugale décente. D’antan, ce moindre intérêt pour la politique a été contrebalancé par un véritable encadrement militant : Au sein de l’administration, à l’usine mais aussi dans les quartiers, des collègues et voisins politiquement engagés étaient des figures appréciées du quotidien et jouaient un rôle important dans l’animation des sphères publiques nationales, régionales et locales : Ils organisaient les fêtes de quartier, présidaient les clubs de foot, les associations de parents d’élèves, les amicales des locataires…. etc. Ils alimentaient un sentiment d’appartenance, contribuaient à politiser à minima les populations. Les jours de scrutins, leur seule présence représentait une exhortation à voter pour les moins prédisposés à le faire.
♦ Quarto, les désillusions conjoncturelles où certaines désabusements ponctuels ont aussi contribué à alimenter l’abstention ; ils sont relatifs à la déception liée au scrutin de 2012 : Avec la nouvelle mouture de la constitution de 2011, les Marocains, ayant massivement voté en faveur du Parti de la Justice et le Développement PJD, cultivaient un grand optimisme de changement de leur niveau de vie. Autant en emporte le vent, après 5 ans dans l’exécutif Benkirane, le changement promis n’ayant pas été au rendez-vous. Idem et même déception du citoyen Marocain pour le RNI dans le gouvernement d’Aziz Akhnouch lors des législatives de 2021. Le désintéressement et le pessimisme par rapport à la politique, s’est abondamment avivée causant une grande défiance au regard de la politique,
♦ Quinto, les difficultés économiques et sociales ont joué dans la rétrogradation à l’alliance électorale. En effet, ces dernières décades sont marquées par de profondes crises économiques qui ont impacté la dynamique sociale de tissu économique et qui s’est matérialisée par le renchérissement du coût de la vie et l’érosion du pouvoir d’achat engendré par l’inflation non seulement au Maroc, mais partout dans le monde. La flambée du prix du pétrole causée par la fermeture du détroit d’Ormuz et ses conséquences géopolitiques, économiques et sociales en est la meilleure illustration. Aussi, les jeunes Marocains pâtissent de l’oisiveté causée par de fortes amplitudes de chômage qui se stabilisent à un niveau très inquiétant atteignant 37,2% chez les jeunes en milieu urbain selon les dernières statistiques annuelles officielles livrées par le Haut-Commissariat au Plan (HCP). De ce fait, une partie de la population, souvent la plus diplômée, a le sentiment que son vote n’est qu’un coup d’épée dans l’eau ; qu’il n’aura pas d’effet sur sa situation sociale et que l’offre politique ne répond pas à ses besoins,
♦ Sexto, l’indifférence croissante pour le vote peut s’interpréter par d’autres facteurs : depuis les années 1980, les programmes des principaux partis se sont rapprochés ce qu’on nomme la « Convergence du discours politique ». Quel que soit la couleur politique, le taux de croissance économique, le taux de chômage, la qualité des services sociaux, en particulier dans les secteurs de la santé et de l’enseignement, ainsi que d’autres donnes économiques comme le taux d’investissement, le domaine rural à travers les promesses de son désenclavement, la lutte contre la précarité et le rétablissement de la justice sociale sont les mêmes principaux slogans des partis politiques lors de leur compagne électorale : A titre illustratif, lors de la compagne électorale de Septembre 2026, le Parti authenticité et modernité PAM s’est notamment fixé comme cible économique de hisser l’éducation au 6éme rang mondial selon les propos de Faouzi Lakjaa. Le Rassemblement National des Indépendants RNI a misé sur le salaire ; le parti voulait mettre en place un nouveau modèle pour booster le pouvoir d’achat et propose de ramener le SMIG à 5000dhs.

Quel que soit le jugement de valeur qu’on y porte (réalisme pour les uns, renoncement pour les autres), l’importance de la « convergence du discours politique » est très évidente, ce qui a réduit l’enjeu du vote.
♦ Septimo, Il existe une véritable crise de confiance au regard des institutions politiques Marocaines, cristallisée par le mouvement GenZ 212 en Octobre 2025. Selon une enquête de l’Arab Barometer réalisée en 2024, 2/3 des Marocains ne font pas confiance à leur gouvernement. Ce taux est à peu près constant depuis 2006. À titre illustratif, la réputation du Parlement a longtemps été ternie par le principe d’immunité parlementaire dont l’application permettait à certains de ses membres d’échapper aux poursuites judiciaires en toute impunité. Entre 2021 et 2025, sous le Gouvernement Akhannouch, 30 députés sont poursuivis pour des délits financiers.
Par ailleurs, les logiques « claniques et opportunistes » des partis politiques, perçus comme servant « leurs propres intérêts », minent leur crédibilité auprès des citoyens. Quant au processus électoral, si l’intervention du Ministère de l’Intérieur n’est plus prépondérante comme sous le règne de de Driss Basri, certaines pratiques sournoises subsistent où l’achat de votes reflète la persistance d’une forme de corruption électorale, qui sévit dans les zones défavorisées et marginalisées, prenant la forme de distribution directe d’argent, de denrées alimentaires ou encore d’offres d’emplois.
♦ Octavo, les médias qu’elle soit presse écrite ou audiovisuelle et les réseaux sociaux, et leurs informations politiques en particulier ont aussi leur part de responsabilité dans la répudiation de la politique : La diffusion à outrance d’une forme tronquée du discours politique joue ; la mise en avant des petites phrases et des querelles de personnes vérifie un poncif à la politique. Aussi, la mise en scène des affaires, l’accent porté sur les sondages, l’obsession de la course pour tenir le gouvernail de l’exécutif contribue, somme toute, à dégrader la politique et à une prise de distance vis-à-vis des urnes.
♦ Si à la limite, certains citoyens Marocains manquent de motivation pour aller aux urnes et votent comme même, il s’agit d’un vote de sanction. C’est le cas des législatives de Septembre 2026 où pour le Rassemblement national des indépendants (RNI) et son chef de file Aziz Akhannouch, le 23 septembre 2026 restera comme le jour de la sanction suprême ; une sanction qui exprime le rejet massif du bilan désastreux de la majorité sortante du quinquennat (2021-2026): inflation galopante, explosion du chômage au-delà des 13%, échec des grands chantiers sociaux englués dans la technocratie et crises sectorielles profondes (santé, éducation). Arrivé deuxième avec 66 sièges, le parti accuse un écart abyssal avec la formation victorieuse. La chute est vertigineuse si l’on compare ce score aux 102 sièges engrangés lors du triomphe de 2021.
En somme, quels que soient les facteurs de l’abstention évoqués ci-haut, les citoyens utilisent de plus en plus d’autres formes de mobilisation : Pétitions, manifestations. “Le silence n’est-il pas le dernier refuge de la liberté” selon les dires de Michel Campiche ?
Face à ce voyeurisme politique, vu que plus 70% des électeurs disent ne pas s’intéresser à la politique, le grand mystère n’est pas de savoir pourquoi les gens s’abstiennent, mais pourquoi ils vont voter! Philippe Bouvard disait que « La panacée civique contre l’abstention ne consiste sans doute pas à rendre le vote obligatoire puisque la mesure aboutirait à demander leur avis aux gens qui n’en ont pas »
En somme, la réticence électorale du citoyen Marocain est manifeste au vu de l’effondrement du taux participation. Ceci véhicule plusieurs messages dont :
– Le citoyen place sa confiance ailleurs que dans le gouvernement,
– Ce taux de participation est chétif pour un pays qui aspire à la démocratie,
– le citoyen est frustré au regard de l’absence d’une élite porteuse de projet,
– Le système électoral actuel est l’expression d’une rupture entre les profondeurs du social et la politique suivie,
– Ce taux de participation infime, à lui seul, invite à déplacer le regard de l’arithmétique électorale vers la question, plus fondamentale, de la crédibilité du lien entre le citoyen et l’institution parlementaire.

L’abstention électorale est devenue un défi majeur au Maroc, une épée de Damoclès planant sur chaque échéance électorale. Les chiffres, même s’ils varient, dessinent une tendance lourde. Ce voyeurisme électoral est préoccupant non seulement pour la légitimité des élus, mais aussi pour la qualité intrinsèque du processus démocratique Maroc. Quand la participation citoyenne Maroc s’érode, c’est le contrat social qui se fragilise
