Home Non classé La Promesse électorale d’un SMIG à 5000dhs : Quels scénarios d’impact sur l’économie Marocaine ?

La Promesse électorale d’un SMIG à 5000dhs : Quels scénarios d’impact sur l’économie Marocaine ?

by Mustapha Maghriti

C’est un secret de polichinelle, qu’à l’approche de l’échéance électorale, les promesses politiques, économiques et sociales se multiplient et foisonnent à travers des annonces fortes et séduisantes hausse de l’emploi, amélioration du pouvoir d’achat pour les classes moyennes, revalorisation des pensions pour les retraités, aides pour les jeunes …etc.

Au Maroc et à l’approche du scrutin du 23 Septembre, le Rassemblement National des Indépendants RNI a promis aux Marocains, qu’en cas de victoire, le SMIG caracolera à 5.000 dhs contre 3.422,72dhs, soit une hausse de 46% par rapport au revenu actuel.

Il faut dire qu’avec la hausse du coût de la vie et l’inflation qui sévit au Maroc, le Rassemblement National des Indépendants RNI était plus qu’attentiste pour miser spécifiquement sur la cible sociale du pouvoir d’achat dont on reconnait la légitimité dans un contexte d’érosion du pouvoir d’achat, d’inflation et de vie chère. Toutefois, l’analyse économique de cette revalorisation salariale appelle à poser plusieurs apostrophes : Cette hausse du SMIG d’une telle ampleur n’a-t-elle pas des contrecoups sur le tissu économique ? L’économie Marocaine se résume-t-elle à l’évolution nominale des salaires ? Cette revalorisation peut-t-elle être épongée par les entreprises sans peser sur les prix, l’emploi et l’investissement ?

Schématiquement, l’augmentation des salaires du personnel de l’administration publique devrait améliorer le revenu, le pouvoir d’achat et la consommation des ménages, ainsi que l’investissement, l’emploi et relancerait l’activité économique par son impact sur la demande. En revanche, elle affecterait négativement le solde du budget de l’Etat.

Au plan des équilibres internes et externes, la hausse de la demande domestique aurait un effet multiplicateur en faveur des importations, accentuant le déficit commercial. Elle assurerait par ailleurs des recettes fiscales supplémentaires sans toutefois compenser l’impact sur le déficit budgétaire due à la hausse la des salaires des fonctionnaires.

Concrètement, la hausse du SMIG réduira le taux de marge des entreprises Marocaines, pèsera sur la compétitivité par l’alourdissement des charges patronales, en particulier pour les très petites, petites et moyennes entreprises (TPME) à forte intensité de main-d’œuvre (textile, services, agriculture) et affectera de facto l’investissement, l’emploi, la croissance et l’équilibre de la balance commerciale.

Une progression forte des salaires n’est préjudiciable que si elle s’accompagne d’une hausse de la productivité. Une hausse du SMIG accroît mécaniquement le coût du travail. Si l’entreprise ne peut compenser ce surcoût par des gains de productivité, elle devra l’absorber dans ses marges, à répercuter la hausse sur les prix finaux, différer certains recrutements ou à freiner leurs recrutements. La question n’est ni nominale, ni uniquement sociale. La revalorisation des salaires renvoie à la capacité de l’appareil productif à générer davantage de productivité et de valeur ajoutée.

En termes d’offre et de demande, la hausse salariale alimentera l’inflation et réduira une partie du gain de pouvoir d’achat recherché : Si l’offre de biens et services n’augmente pas au même rythme que les revenus, les tensions sur les prix peuvent s’accentuer. De ce fait, une mesure destinée à améliorer le revenu réel des ménages pourrait alors être partiellement neutralisée par la hausse des prix. Autrement dit, Le risque majeur réside dans un décalage où les revenus progressent plus rapidement que la production réelle, ce qui aurait pour effet pervers d’alimenter l’inflation et de neutraliser partiellement le gain de pouvoir d’achat escompté pour les ménages.

C’est dans ce contexte que la pensée de Thomas Piketty, spécialiste des inégalités économiques dans une perspective historique et comparative, trouve une résonance singulière. Dans son fameux ouvrage le Capital au XXIe siècle, Piketty démontre que lorsque la rémunération du travail progresse sans contrepartie dans la création de valeur, l’ajustement se fait rarement au détriment du capital. Il se fait par l’inflation, par la précarisation ou par la compression des marges des entreprises les moins capitalisées. Autrement dit : une hausse salariale déconnectée de la productivité ne redistribue pas la richesse — elle la déplace, souvent vers ceux qui peuvent déjà la capter. Les entreprises à forte intensité de main-d’œuvre, peu capitalistiques, sont les premières exposées. Celles qui disposent d’un pouvoir de marché suffisant pour répercuter la hausse sur les prix s’en sortent mieux. Les autres disparaissent ou basculent dans l’informel.

C’est pour cela que Piketty rappelle que la formalisation de l’économie est une condition sine qua non de toute politique redistributive efficace. Dans les pays où l’informel représente une part significative de l’emploi, la hausse du salaire minimum formel crée un dualisme accru : ceux qui sont dans le système bénéficient de la protection, ceux qui en sont exclus subissent la concurrence déloyale des entreprises non déclarées.

Une hausse rapide du coût salarial, si elle n’est pas compensée par davantage de productivité, peut altérer le positionnement compétitif du Maroc face à des pays concurrents. Cela ne signifie pas que la compétitivité doive reposer durablement sur de bas salaires. Mais sortir d’un avantage-coût suppose de gagner simultanément en compétences, en productivité et en valeur ajoutée. D’où l’importance de la productivité.

Une économie peut supporter des rémunérations plus élevées si chaque salarié crée davantage de productivité et de valeur ajoutée. Cela suppose de mieux former, mieux organiser, investir davantage dans les compétences, réduire les anomalies du système éducatif et améliorer l’efficacité des services publics.

La structure duale de l’économie marocaine appelle à davantage de vigilance en matière de hausse de salaire dans la mesure où le secteur formel, soumis aux contrôles et aux cotisations, porterait l’essentiel de l’effort, risquant ainsi d’élargir l’écart de compétitivité avec le secteur informel. Dès lors, la viabilité d’un tel relèvement est conditionnée par la capacité de l’État à intégrer une part plus large de l’économie informelle dans le giron réglementaire et fiscal. A défaut, le relèvement du SMIG pourrait léser davantage ceux qui respectent déjà la réglementation que ceux qui restent en dehors du système formel.

Si l’objectif est de tendre vers un SMIG à 5.000 dirhams, plusieurs conditions doivent être réunies. La première est d’accroître la productivité. Cela passe par l’éducation, la formation, la lutte contre l’analphabétisme, mais aussi par une meilleure allocation des ressources publiques et une organisation plus efficace du travail.

Un SMIG à 5.000 dirhams n’est pas économiquement impossible en soi. Sa viabilité dépend étroitement d’une stratégie globale articulant gains de productivité, réformes de l’éducation et de la dépense publique, réduction de l’informel et progressivité de la mise en œuvre, afin de bâtir un modèle de croissance capable de financer durablement le progrès social.

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