Les économistes utilisent le terme de croissance économique pour modéliser une augmentation de la production sur le long terme. A titre illustratif, François Perroux définit la croissance économique comme « l’augmentation soutenue pendant une ou plusieurs périodes longues d’un indicateur de dimension, pour une nation, le produit global net en termes réels. ». La définition de Simon Kuznets va au-delà et affirme qu’il y a croissance économique lorsque la croissance du PIB est supérieure à la croissance de la population. Arthur Okun en 1962 proposait une loi connue sous la loi d’Okun qui simule une relation linéaire empirique entre le taux de croissance du PIB et la variation du taux de chômage. En dessous d’un certain seuil de croissance, le chômage augmente.
Au Maroc, les prévisions de croissance viennent d’être réajustées à la hausse : 4.5% en 2015 contre 2.8% en 2014. Cependant le chômage suit son trend haussier : Son taux effleure les 10% au niveau national, 14,6% en milieu urbain et 21,1% entre 25-34 ans, le taux d’activité de la population a baissé et le nombre de désœuvrés a accusé un accroissement de 86.000 personnes. L’économie marocaine n’a crée que 21.000 postes d’emploi nets. L’industrie et l’artisanat ont imputé des destructions d’emploi avec une perte qui excorie les 37.000 actifs.

La croissance devient de moins en moins porteuse d’emplois. Certes depuis 2001, en moyenne arithmétique, l’économie marocaine a connu un nouveau palier de croissance atteignant 4.7% par an, ce qui a permis de générer 1.7 Millions d’emplois nets ramenant ainsi le taux de chômage à 9,7% en 2015 contre 9.5% en 2013 et 12.3% en 2001.
Toutefois, la teneur en emplois de la croissance économique a enregistré un net ramollissement. Comment démêler l’écheveau et l’énigme de la carence en emplois de la croissance économique au Maroc ?
– Primo, le taux de chômage moule et s’accouple avec le galbe de la transition démographique que connait le Maroc. En effet, en moyenne arithmétique, sur les sept dernières années, chaque estrade de croissance s’est traduite par une production de 24.000 emplois. Toutefois , à moyen terme, ce rythme de croissance reste lacunaire pour extravaser une baisse manifeste et expressive du chômage : Les perspectives du marché du travail qui se dessinent à la lumière de la croissance démographique laissent préfigurer une accession encore acérée de la population active due au développement de l’activité féminine.
– Secundo, la littérature et les études empiriques sur les facteurs déterminants pour maintenir un taux de chômage faible semblent être le rythme et la stabilité du taux de croissance. Or, dans notre pays, l’ondoiement et l’ondulement de la croissance est toujours le même quoique qu’elle s’est atténuée cette dernière décennie. De plus, si la croissance stable s’accompagne d’une évolution de gains de productivité, le volume de l’emploi n’augmente que frugalement.

– Tertio, autant en emporte le vent, la politique d’éducation et de formation n’a pas tenu ses promesses. Au regard des métamorphoses de l’appareil productif, une césure est apparue entre les besoins de formation de la part des entreprises et la formation des ressources humaines. L’approche globale de l’adéquation entre l’offre et la demande de formation néglige les difficultés au niveau national comme au niveau de l’entreprise, de calibrer de façon exacte les besoins en formation.
– Quarto, la quatrième observation attire l’attention sur le rôle joué par les restructurations sectorielles de l’activité économique : L’aggiornamento de notre système socio-productif peut générer des pertes d’emploi. Les mutations en cours des entreprises, dictées par les nouvelles contraintes de compétitivité s’adjoignent nécessairement de nouveaux modes de production et d’organisation qui font primer le recours à un emploi plus qualifié, plus flexible.
– Quinto , les dispositifs d’insertion mis en place ont fait déceler une efficacité variable par rapport à la montée du chômage. Les effets d’éviction ont diminué l’impact des programmes de formation/adaptation/reconversion destinés aux diplômés chômeurs. Les « mesurettes » favorables aux jeunes promoteurs, l’encouragement à la création de strat-up n’ont eu que peu d’effets. Il est primordial de quantifier et chiffrer de façon systématique et rigoureuse les corollaires de ces strates des dispositifs mis en œuvre au fil du temps.
Concrètement, des études factuelles et des enquêtes sur le terrain corroborent la déconnexion entre croissance et emploi. En effet, le HCP a réalisé une étude sur le secteur Textile en vue d’apporter un éclairage sur la disjonction entre emplois et exportations dans le secteur de l’industrie du textile et du cuir, entre 2013 et 2014 qui attestent qu’en filigrane, le Textile ne génère plus d’emplois.
Rappelons, en prodrome, l’ampleur de l’industrie du textile et du cuir qui contribue pour 20% en moyenne, à la valeur ajoutée des industries de transformation et occupe près de 42% de l’emploi industriel.
Ainsi, la reprise des exportations n’aurait pas permis de réamorcer immédiatement de nouvelles créations d’emplois. En effet, une perte de 32 000 postes a été enregistrée entre 2013 et 2014, soit une réduction de 7% en variation annuelle. Ces pertes ont été, principalement, le fait d’une réduction de 14% des effectifs employés dans le textile, 4,6% dans l’habillement et 8,6% dans les activités de la chaussure.

Ces pertes d’emplois s’inscrivent, globalement, dans le prolongement de la tendance baissière qui avait marqué les activités du textile et du cuir depuis 2007. En singulier, 120 000 emplois perdus entre 2007 et 2014, soit 21,4% du total alors qu’au même moment les exportations n’ont reculé que de 2,7%.
Par ailleurs, en termes de composition des emplois générés, une part de 70% des actifs occupés ne dispose pas d’une couverture médicale et n’est constituée que de travailleurs saisonniers, occasionnels ou non- rémunérés. Aussi, plus de 3 employés sur 5 qui exercent dans la branche ne disposent pas d’un contrat de travail. En résumé, même les emplois existants sont kaléidoscopiques et constituent une bombe sociale potentielle.
Pourtant, la valeur ajoutée des industries du textile et du cuir se serait améliorée, en 2014, de 1,2%, en variation annuelle, après avoir régressé de 2,7% en 2013. Cette reprise aurait été, principalement, portée par le redressement de la production des unités de l’habillement et du textile, notamment les vêtements, les tapis, les articles à maille et de voyage.
De surcroît, les exportations du secteur ont progressé de 3,9% en 2014, profitant du raffermissement des importations en provenance de l’Espagne et des Etats-Unis. De même, la relance des activités du textile et cuir aurait été principalement attribuable à l’amélioration de la demande extérieure adressée aux produits de la branche.

Il semble que les sociétés de textile ajustent probablement leurs coûts en misant sur les appareils modernes à faible intensité de main d’œuvre. Aussi, devant la volatilité des commandes, ils privilégient de fonctionner avec un effectif minimal. Enfin, la tentation de sous-déclaration n’est pas à exclure vu la recours structurel à des travailleurs saisonniers.
En sus, l’étude menée par la banque africaine de développement (BAD) à la demande du Maroc, dans le cadre du programme Compact II du Millennium Challenge Corporation MCC, est allée dans le sens de plusieurs analyses, soulevant le problème de la productivité insuffisante des investissements au Maroc. Ce paradoxe est dû à plusieurs facteurs quasi-structurels.
En effet, avec un ratio de 31,7% du PIB, le Maroc affiche un des taux d’investissement, les plus élevés au monde (30,2% en 2015). Toutefois, la croissance moyenne du PIB, n’est pas celles des dragons économiques et ne permet pas de résorber les déficits sociaux dont le chômage. De plus, ces investissements n’ont pu transformer la structure de l’économie marocaine qui demeure inféodée à la pluviométrie, à certains secteurs exportateurs ou à l’immobilier.
Ce paradoxe s’explique selon la BAD par la productivité insuffisante des facteurs de production, les contraintes qui pèsent sur les IDE et les investissements privés en général et le cloisonnement de certaines régions et zones au Maroc.

En effet, la productivité insuffisante s’explique par l’innovation insuffisante dans le secteur privé. Aussi, les faibles performances de l’Enseignement au Maroc font que le marché de travail peine à trouver certains profils. De même, les « Skills » de certains salariés sont limités, affligeant la productivité générale.
Pour notre part, nous pouvons aussi souligner le fait qu’une partie des investissements publics a été orientée vers les infrastructures comme les autoroutes, les ports ou les énergies renouvelables. Naturellement, de tels investissements ne peuvent donner leurs fruits en termes de croissance économique que sur le long terme. Aussi, la rentabilisation de ces infrastructures passe par un effet d’entrainement avec un investissement privé important capitalisant sur les réalisations publiques.
Schématiquement, pour lutter contre le chômage, deux voies complémentaires plus qu’antinomiques sont concevables : Celle du partage et celle de la croissance.
Au Maroc, on peut résoudre la question en partageant le travail. Il est plus facile de départager lorsque les revenus sont élevés et en hausse et cela éviterait de poser la question du partage comme elle est l’est trop souvent débattue. Seule une croissance plus soutenue et pro-emploi fluidifierait la mise en œuvre d’une vraie politique de lutte contre le chômage. Le calcul et les estimations économétriques montrent que le taux de croissance nécessaire pour résorber le stock de chômeurs accumulé est hors portée.

Par ailleurs, on ne décrète pas un taux de croissance et l’environnement régional ne permet d’envisager des retombées sensibles sur la croissance nationale. D’où la nécessité d’explorer les marges disponibles. Ce sont sans doute les éléments qui généreraient un rythme de croissance économique suffisant pour absorber l’offre croissante de travail qu’il s’agit d’inventer.
