Home Non classé Reconsidérer les ressorts de la croissance économique au Maroc dans une géopolitique mondiale en crise

Reconsidérer les ressorts de la croissance économique au Maroc dans une géopolitique mondiale en crise

by Mustapha Maghriti

L’amélioration du standard de vie de la population et la garantie du bien être social ne sont-elles pas les ambitions ultimes des pouvoirs publics ? Quelles que soient les politiques suivies, ces aspirations ne peuvent être atteintes sans une croissance économique soutenue et pérenne. La croissance économique est synonyme d’investissement, de production de biens et services, de créations d’emplois et de richesses. Elle assure, lorsque, bien exploitée, la prospérité économique, sociale et humaine.

A l’occasion de la commémoration des 26 ans de règne du King du Royaume Mohammed VI, la croissance économique en 2025-2026, tel est le leitmotiv récurrent qui foisonne aussi bien dans la presse écrite que dans les autres canaux de communication.

Ce vecteur incontournable de la politique économique, en l’occurrence, la croissance économique en 2025 a fait l’objet d’un débat très animé : L’actuel Gouvernement AKHNOUCH soutient le scénario de 4,6% via l’argentière du Royaume Nadia Fettah qui  indiqua que l’économie Marocaine devrait réaliser une croissance d’environ 4,6%, au regard de l’évolution qu’ont connue les principaux indicateurs de la conjoncture. Le Wali de l’Institution d’Emission Abdellatif Jouahri, a présagé un taux de croissance économique de 4,6%, puis se consoliderait à 4,4% en 2026. La boule de cristal du Haut Commissariat au Plan HCP de Chakib Benmoussa, moins généreux, prophétise  un taux de croissance de 4,4 % en 2025, puis de 4 % en 2026. Sur le même registre, le Think-thnak du Centre Marocain de Conjoncture CMC de Habib El Malki augura un trend économique de 3,8%.

Rétrospectivement, dans les années 60 et 70, le Maroc avait l’un des meilleurs taux de croissances au monde avec les fameuses politiques « d’import-substitution » et « Marocanisations » mises en place et se plaçait 2ème dans le monde Arabe après l’Arabie Saoudite.

Notre argumentation est de transcender ce controversé chiffré, notre propos est de dépasser ce débat numérique, de se distancer des chiffres, de s’abstraire des statistiques pour repenser les digues et les entorses à la croissance et ouvrir un débat méthodologique, sans prétendre aucunement à l’exhaustivité, sur les ressorts de la dynamique économique du Maroc :

■ Faut-il se figer sur des amendements et refontes économiques pour accoucher une croissance économique ?

■ N’est-il pas important et urgent d’abandonner les formules simples et la quête toujours déçue de  » pratiques optimales » au profit d’une analyse économique approfondie de ce qui, au Maroc, fait obstinément obstacle à la croissance ?

■ N’est-il pas primordial de discerner les véritables réformes indispensables à la croissance de celles qui sont simplement et superficiellement souhaitables pour des questions d’efficacité ?

Au Maroc, à l’instar des pays en voie de développement, la nécessite d’assurer une croissance économique forte et durable s’impose comme une panacée pour plusieurs tares qui hypothèquent l’avenir du Royaume. Avec l’accumulation des maux économiques et des déficits sociaux (chômage, pauvreté, perte du pouvoir d’achat, etc.), les solutions conjoncturelles, fragmentaires ou partielles ne peuvent plus servir de remèdes efficaces. Les problèmes doivent être traités à la racine qui les génèrent, et cette dernière n’est autre que la faible croissance économique et la sous utilisation des potentialités du pays. Il est donc impératif de se mettre sur un sentier de croissance forte et soutenue pour sortir le pays du cercle vicieux de sous-optimisation des potentialités et de croissance molle.

L’apostrophe se pose donc avec acuité, pourquoi le Maroc n’a pas pu emprunter le même sentier de croissance que les économies émergentes ? Pourquoi accuse-t-il ce retard ? L’importance d’apporter une réplique à cette interrogation cruciale ne réside pas uniquement dans la compréhension du passé, mais également dans l’identification des pistes qui lui permettraient de rattraper le retard et de le hisser au même niveau de développement que ses semblables. A ce titre, nous ne partageons pas la boutade économique selon laquelle il faudrait 65 ans pour atteindre la Malaisie, 129 ans pour rattraper la Corée du Sud et près de 2 siècles pour atteindre les Etats Unis. Ce schéma Rostowien qui a marqué les années soixante et emprunté du livre « Les étapes de la croissance économique » de Walt Whitman Rostow est complètement dépassé et anachronique.

Que devrions-nous faire pour accélérer la croissance économique? La question est équivalente à s’interroger sur ce qui a retardé le Maroc autant par rapport à ses analogues. Cette interpellation est pertinente parce que plusieurs études ont montré que la croissance n’est pas une fatalité et n’est pas tributaire des ressources naturelles dont est doté le pays, mais elle dépend singulièrement des politiques et des choix faits par le pays, de la volonté et de la détermination de ses dirigeants et élites. L’Etat a un rôle important dans la croissance économique. Il est donc primordial de comprendre comment les choix faits dans le passé par les pouvoirs publics ont affecté la croissance, mais surtout, que doit faire l’Etat pour accélérer la croissance économique et assurer un niveau de vie décent à la population Marocaine.

La croissance de long terme n’est pas synonyme de conjoncture régulièrement favorable à court terme. A long terme, les fluctuations conjoncturelles n’ont que peu d’importance. En effet, des taux de croissance faibles ou élevés dus à des phénomènes conjoncturels tel que les privatisations ou de bonnes années agricoles, n’ont que peu d’impact sur le long terme. La croissance économique est un phénomène de long terme nécessitant des politiques structurelles dont les effets n’apparaissent généralement qu’après plusieurs années. Les politiques conjoncturelles visant à contrecarrer les effets de chocs de court terme n’ont pas d’effet notable sur la croissance économique. En résumé la croissance économique est un objectif de long terme et seules les réformes structurelles peuvent conduire à son amélioration.  

Il en est ainsi de la synergie des politiques vers le système productif Marocain en portant une attention singulière à l’innovation, Recherche&Développement, au know how, et aux PME et PMI véritable mine d’or de richesse et de création d’emplois ; l’expérience de la Malysie n’est-elle pas édifiante à cet égard ?

A cet titre, il importe de signaler que le niveau d’innovation dans l’économie Marocaine approché et appréhendé, aussi bien par la part des biens de haute technologie dans les échanges extérieurs que par le niveau des dépenses en Recherche et Développement dans le PIB, atteste de la minuscule utilisation du progrès technologique et de son faible corollaire sur la croissance économique.

Certes les exportations marocaines des produits à technologie moyenne ont connu une embellie de l’ordre de 43,5% durant la période 2014-2023, contre seulement 28,6% entre 2007 et 2013 en vertu des notes de la Direction des études et des prévisions financières (DEPF) relevant du Ministère de l’Economie et des Fiances. Cependant, ce niveau demeure en deçà de celui atteint par la Corée de Sud, la Malaisie ou la Turquie.

En sus, notre système social n’est pas arrivé à sortir du tunnel et du gouffre des inégalités des revenus, à colmater les distorsions sociales et à développer une véritable politique du partage du surplus économique et ce en dépit des dépenses sociales allouées à ce secteur ( plus de 55%) : A l’appui de notre assertion et en vertu du rapport de la boîte des pronostics du Haut Commissariat au Plan HCP : 2/3 du surplus économique échoit au facteur capital et seulement le 1/3 aux salariés.

L’urgent sera de porter soudure sociale et de raccommoder le fossé qui incise les inégalités sociales entre la classe la plus nantie de la classe démunie pour booster une croissance tirée par la demande intérieure dans un contexte de géopolitique mondiale tumultueuse de fragmentation et de protectionnisme.  Cette apostrophe est d’autant plus d’actualité que  la demande intérieure devrait croître de 5,4 % en 2025 et de 4,6 % en 2026, soutenant la croissance du PIB à hauteur de 5,8 points et 5 points respectivement, selon les prophéties du HCP. La consommation des ménages augmenterait de 3,6 % en 2025 et de 3,4 % en 2026, grâce à l’amélioration des revenus agricoles, des salaires, et aux aides sociales, contribuant pour 2,1 points à la croissance sur ces deux années. La consommation des administrations publiques progresserait de 4,1 % en 2025 et de 3,7 % en 2026, ce qui porterait la croissance de la consommation finale nationale à 3,7 % puis 3,5 %, contribuant au PIB de 2,9 points en 2025 et 2,7 points en 2026.

L’autre must est d’orienter les Commandes du Gouvernement vers la capacité d’absorption : La qualité du facteur travail joue un rôle inéluctable dans la courroie de transmission de la croissance et des spillovers positifs. Le déficit de productivité qu’enregistre l’industrie est lié au manque de qualification et de formation de la main d’œuvre: L’effectif employé demeure analphabète comparativement à celui du primaire qui est de  moins de 2% au Chili et de 1,7% en Turquie pour lesquels le taux d’ouvriers ayant le niveau du collège ou du lycée est respectivement de plus 83% et 78%.

Cette situation ne permet pas à la force de travail d’améliorer son aptitude à utiliser et optimiser les technologies disponibles. Devant cet état de fait, comment peut-on appréhender la croissance alors que des ressources humaines restent inemployées, sous utilisées et exclues du processus intrinsèquement lié à la croissance ? La contribution du capital humain dans le processus de production est importante et la qualité du facteur travail joue un rôle majeur dans les mécanismes de croissance. Les investissements éducatifs et technologiques constituent des facteurs de progrès économique et social.

La Main d’œuvre peu qualifiée continue de plomber l’attractivité de l’investissement et ce dans une ère ayant pour jalons des métamorphoses des déterminants de l’investissement où ceux-ci sont fondés sur économie cognitive ayant pour socle la dextérité et la qualification de la main d’œuvre que sur l’anachronique paradigme Ricardien d’une main d’œuvre bon marché et à faible salaire, ainsi que les contraintes inébranlable de Just In Time afin de répondre aux calibres du marché extérieur intransigeant en qualité de produit et de délais de livraison. Faut-il ressusciter et exhumer le célèbre aphorisme économique de l’économiste mercantiliste Jean Bodin « Il n’est de richesses que d’Homme ».

La réalisation d’un objectif de croissance pérenne nécessite, en plus, d’un taux d’investissement, une augmentation de la productivité du travail.

L’amollissement du capital humain au Maroc participe à la baisse de la productivité du travail et à l’insuffisante utilisation des capacités productives. L’élévation de la productivité des investissements à travers l’amélioration des connaissances et des compétences humaines sont déterminants de la croissance économique.

Avouons-le : L’activité économique, au Maroc, se situe à un niveau inférieur à son potentiel de croissance. Elle ne peut pas bénéficier d’externalités positives suffisantes à même d’atteindre le sentier de croissance endogène, ce qui maintient l’économie à un niveau faible et rend la croissance volatile et vulnérable aux chocs interne et externe

En outre, le legs et l’héritage de la pesanteur d’une administration centrale et centraliste leste la réussite d’une croissance qui va vers le développement communal, local et territorial. Sous cet angle, différents économistes ont affirmé au cours des dernières années qu’une des rasions principales pour laquelle les taux de croissance sont différents entre pays est que la qualité de l’environnement économique dans lequel les agents opèrent est différente. Cet environnement comprend les lois, les institutions, les règles, les politiques et régulations gouvernementales du pays. De bonnes institutions sont donc des structures et des lois incitatives qui réduisent l’incertitude et promeuvent l’efficacité et donc contribuent à une plus forte performance économique.

En effet, un environnement qui fournit une protection adéquate pour les droits de propriété et donne aux agents l’incitation à produire, à investir et à accumuler des compétences est un environnement propice à la croissance.

Par ailleurs, l’Initiative Nationale pour le Développement Humain INDH, certes méritoire, créatrice d’activités et génératrices de revenus, ne peut être un succédané à une véritable politique de croissance et des revenus dans la durée. La dynamique économique du Maroc doit passer inéluctablement par un accroissement massif de la richesse du pays, c’est dire par un enrichissement de sa population afin d’augmenter la consommation des ménages et conduire à la croissance et orienter les Commandes Royales vers la voie d’une action sociale régionalisée en osmose avec les agendas de tutelle à caractère social.

Sur ce registre, pour Amartya Kumar Sen, l’un des intellectuels économistes indiens les plus connus et les plus respectés, prix Nobel 1998, spécialiste en développement, le seul moyen d’y parvenir est d’encourager la croissance économique en rendant au marché son rôle central par le renforcement des libertés individuelles de choisir et d’entreprendre. Et  pour que la croissance soit durable et équitable, il faut que les pauvres y prennent une part très active et donc, qu’ils aient accès non seulement aux moyens de production nécessaires (la terre, l’eau, le crédit, les marchés) et à des emplois productifs, mais surtout aux services sociaux essentiels, notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation ce qui met sur le marbre de l’actualité toute la problématique de la croissance économique et du développement de l’économiste François Perroux. Au Maroc, les déterminants de la problématique de la répartition du revenu, des disparités salariales, des inégalités sociales, demeurent peu débattus, sujets en instance d’analyses requises et vitales à toute politique économique.

Par ailleurs, le pari de l’avenir est d’émanciper la croissance des caprices du temps où gouverner, c’est pleuvoir, des vicissitudes climatiques et la pénétration des marchés extérieurs par une percée d’exportation des produits à haute teneur en matière grise et savoir-faire.

Aussi, Il convient de « recontempler » la politique macroéconomique et de se libérer des contraintes monétaire et budgétaire afin de procéder à des arbitrages plus efficients et équitables. La crise et ses effets ont permis d’établir une nouvelle réflexion sur le rôle de l’Etat dans la régulation et la redistribution. Les plans de soutien ont fait l’unanimité et prouvent que la relance de la croissance économique nécessite une autre orientation que la politique de rigueur.

Par ailleurs, faut-il, à notre sens, se scléroser sur toute une armada de réformes économiques pour générer la croissance ? Ce qui nous exhorte à avancer que le nec plus ultra pour le Team AKHNOUCH est de détecter le minimum et le « SMIG » d’obstacles les plus contraignants de notre économie et de s’atteler à les lever : Car, nous semble-t-il, beaucoup de réformes conduites dans plusieurs secteurs peuvent créer des distorsions imprévues dans d’autres secteurs ; en se concentrant sur le domaine qui bride le plus la croissance, le Maroc aura plus d’aubaine de récolter les fruits de son effort, car pour paraphraser l’économiste Turc Dani Rodrik, pléiade et spécialiste des problèmes de la croissance économique : « Beaucoup de réformes peuvent créer peu de résultats et peu de réformes  peuvent créer beaucoup de résultats »

D’où l’intérêt pour le Team AKHNOUCH d’une évaluation sérieuse, méthodique, méthodologique et sans concessions des lieux de raccordement et de connexion du système productif marocain au système économique mondial.

Le contexte mondial, souvent négligé ou occulté, les choix socio-économiques nationaux, doit gagner sa place et ses lettres noblesse ce qui nous incite à exhumer une des citations indélébiles de Feu SM Hassan II dans son Discours du 20 Août 1993  »  Nous constatons parfois un manque d’analyse concernant la carte régionale et mondiale, pourtant nécessaires pour l’étude de la carte nationale ». Ces niveaux d’observation méthodologique et d’analyse économique peuvent déterminer, à notre sens, la position future et les possibilités d’une meilleure croissance  économique du Maroc. Cela est une question de volonté politique, couplée à des choix économiques et stratégiques pertinentes aussi sur la rigueur de l’analyse et la méthodologie qui prépare la décision et économise les tâtonnements « Walrasiens » inutiles.

You may also like

Leave a Comment