
Avec la tragédie de l’usine clandestine dans la cave d’une villa à Hay Alinas, dans la zone d’El Mers à Tanger, qui a coûté la vie à 29 personnes (20 femmes et 9 hommes), les Marocains se rendent compte, aujourd’hui, qu’en sus des vulnérabilités sociales et économiques de la frange sociale vivant de l’économie informelle, celle-ci vit sous une épée de Damoclès et s’expose au jour le jour à tous les risques de la vie.
Avec la fatalité de 29 âmes, avec le drame de 29 familles de Tanger, l’informel est redevenu sur le marbre de l’actualité un sujet récurrent à travers toutes les menaces et les dangers de trimer dans un atelier furtif, une usine dissimulée dans une cavité, sans le moindre scrupule de norme de sécurité ou de contrôle public.
Faut-il, en épilogue, souligner que ce secteur regroupe toutes les unités de production non agricoles qui exercent des activités de production de biens et services sans se conformer aux dispositions statutaires et comptables auxquelles sont soumises les entreprises opérant dans l’économie nationale.
Déjà, plusieurs organismes ont alerté la sonnette d’alarme de ce fléau et ses différents dangers et menaces sur le tissu économique et social Marocain : La plus récente étant celle publiée en Janvier 2021 par l’institution d’émission qui estimait le fardeau de l’informel sur l’économie Marocaine à plus de 31,3% du PIB sur la période 2006-2017. Dit autrement, près du 1/3 des richesses produites par le pays émanent d’unités clandestines qui se dérobent de tout contrôle de l’Etat.
Pire encore, l’Organisation Internationale du Travail OIT, dans une étude tout aussi récente, rapporte un chiffre accablant où elle estime que les emplois informels représentent 80% de l’emploi total dans le pays avec un benchmark des niveaux les plus élevés de la région MENA (67%).
Ces travailleurs informels savent pertinemment qu’ils s’exposent au jour le jour aux différentes incertitudes, ils savent congrûment que l’informel ne respecte pas leur dignité humaine en acceptant leur sort, parce qu’ils n’ont pas d’autres options, d’autres choix ou d’autres alternatives, car l’économie clandestine demeure un filet de sécurité économique, sert d’exutoire social et constitue un facteur d’intégration et de solidarité en lien avec sa logique productive de survie.

Pour preuve, le secteur informel continue à être une fertile source d’emplois et de revenus; la sphère informelle absorbe une main-d’œuvre de plus de 2,4 Millions de personnes représentant 36,3% de l’emploi non-agricole à l’échelle nationale.
Avec une telle participation au PIB national, l’économie Marocaine fonctionne en deçà de ses potentialités économiques, ce qui ne cesse d’impacter négativement la dynamique économique et sociale et la recomposition de ces différentes dimensions liens formel/informel en un ensemble structuré.
La détresse de Tanger n’est que la partie immergée de l’Iceberg, la douleur de Tanger n’est qu’une pièce d’un vaste et complexe puzzle du secteur informel que les pouvoirs publics ont été avertis à plusieurs reprises par l’ampleur de ce phénomène à travers des études du HCP, de la CGEM et celle récente de Bank Al-Maghrib ou de l’OIT, mais les autorités sont restées sclérosées dans leur tour d’Ivoire sans jamais afficher une volonté claire et frontale de trancher le nœud gordien de cette fatalité de peur de créer des tumultes sociaux ou sécuritaires.
La villa clandestine a-t-elle quelque chose de clandestin ? Non, tout le monde savait à quoi elle servait. Il a fallu que la colère de la nature, pour que ce qui était clandestin devint une réalité patente et combien douloureuse.
A présent, croire qu’une campagne répressive, comme celle que D.Basri avait initiée, dans les années 90 avec ce qu’il avait appelé campagne d’assainissement répondra au drame de Tanger est une voie sans issue ou fermer “temporairement” les ateliers clandestins et éviter d’autres drames. D’ailleurs, les patrons d’unités de production clandestines de différents quartiers de la ville de Tanger ont reçu l’ordre de suspendre temporairement leurs activités. N’est-elle pas une « solutionette » sans issue ? Ne faut-il pas s’attaquer à la source du mal et non pas à ses symptômes ?
A cet égard, considéré comme vecteur essentiel de la dynamique économique et sociale du tissu Marocain, le secteur informel impulse une dynamique amenant le monde de la superstructure politique au Maroc à mettre en place des politiques appropriées dans sa direction qui devrait, à notre sens, prendre au moins 2 orientations (offre et demande) :
▪ Concernant l’offre, il s’agit de mettre en place un système de crédit en direction du secteur informel qui définirait les modalités d’accès aux acteurs du secteur, étudierait la question des garanties et agirait dans le sens de la simplification des procédures d’octroi des crédits. Il s’agirait, en sus, de responsabiliser les acteurs du secteur en stimulant leur auto organisation via la formation, l’offre d’appuis techniques, leur organisation en associations ou en coopératives,
▪ Concernant la demande, il conviendrait essentiellement de permettre au secteur informel un meilleur accès aux marchés publics et privés et de le mettre au service de la promotion des exportations. Ce que suppose, en prélude, la réalisation pour son compte d’études de marché et la mise en place de moyens institutionnels et réglementaires adéquats à cette fin. Il est suggéré, en outre, de raffermir les expériences en cours tout en les rendant opérationnelles et de définir les rôles respectifs de l’Etat, des ONG et des autres opérateurs.
L’édification de ce projet s’opère dans un environnement où l’ensemble de la collectivité bénéficie d’un minimum de ressources permettant la couverture de ses besoins socialement reconnus comme fondamentaux. Ainsi, à la rationalité de tout un système s’oppose une rationalité individuelle, impulsée par les contraintes de la survie.
De ce fait, ce n’est pas seulement une politique d’offre et/ ou demande en direction du secteur informel qu’il convient de mettre en place mais bel et bien une politique volontariste de couverture des besoins essentiels de l’homme pour paraphraser François Perroux , de redistribution des richesses et de développement local afin de transformer nos villes et nos villages en espaces de création de véritables gisements d’emplois afin de canaliser les énergies créatrices que recèle ce secteur.

Eu égard à l’impossibilité au Maroc comme un peu partout dans le monde de la réalisation du carré magique de la croissance et du plein-emploi, ce qui incite à poser en termes nouveaux la problématique du développement elle-même, nous pensons que le défi qui est lancé à l’heure actuelle au Maroc n’est pas tant de trouver un travail pour tous, mais plutôt de réunir les conditions permettant d’aiguillonner et revitaliser son système productif afin de produire un surplus appelé à être partagé entre ceux qui sont occupés et ceux qui ne le sont pas, et cela à travers des mécanismes redistributifs et des réseaux de solidarités mis en place à l’échelle nationale, régionale et locale. Au-delà de la loi du grand nombre, le Maroc pourra-t-il relever ce challenge ?
