
À l’heure où les équilibres géopolitiques se fragmentent et se fragilisent, où les nations perdent leur illusion de la mondialisation heureuse d’Alain Minc, un champ d’influence demeure à la fois discret, puissant et profondément philanthrope : le Soft Power.
Faut-il rappeler que le concept « soft power » a été inventé à la fin des années 1980, par l’ancien Doyen de l’université Américaine Harvard Joseph Nye. Il lui a réservé tout un livre en 208 pages, intitulé » Soft Power: The Means To Success In World Politics », sorti en 2008.
Le concept de Soft Power met en perspective la notion de puissance, power, dans un cadre non conventionnel. À l’intérieur des relations interétatiques, l’héritage géopolitique discerne 2 prototypes de relations entre les nations :
– Les premiers s’appuient sur la puissance conventionnelle, qui est un rapport de forces symétrique de rivalité et de négociation « hard power ».
– Les secondes relations interétatiques reposent sur l’influence » Soft Power « qui relèvent d’une relation dissymétrique entre un influant et un influencé, lequel, par son auréole, par les enchaînements qu’il a tissés hors de ses frontières avec les élites et les Etats étrangers, par l’attraction de son modèle culturel ou politique, par les opinions propices dont il jouit, a la capacité d’influencer les autres nations, d’obtenir, par la cooptation, des résultats stratégiques en sa faveur, de définir l’agenda politique à l’international.
Cette notion a été reprise par de nombreux dirigeants politiques. L’ex-secrétaire d’État entre 2001 et 2005 dans l’administration du président George W. Bush Colin Powell l’a employé au Forum économique mondial en 2003 pour décrire la capacité d’un acteur politique — État, firme multinationale, ONG, institution internationale (comme l’ONU ou le FMI), voire réseau de citoyens à l’instar du mouvement altermondialiste — à influer indirectement le comportement d’un autre acteur ou la perception qu’il a de ses propres intérêts, par des moyens non coercitifs (structurels, culturels ou idéologiques).

Historiquement, depuis la fin de la guerre froide, en affiliant des ressources plus intangibles, plus immatérielles et plus diffuses comme l’influence économique, intellectuelle et politique, la fixation de normes comportementales, juridiques, économique ou éthiques, la persuasion sans usage de la force, le Soft Power est devenu inéluctable à l’affirmation des États de leur auspice sur la scène internationale.
Aujourd’hui, dans le monde globalisé, l’égide ne se cantonne plus seulement à la mainmise militaire ou à la puissance économique. Il s’agit, en outre, de la manière dont les Etats se présentent, des valeurs qu’elles incarnent et de l’attractivité que leurs cultures et leurs politiques exercent sur les autres Etats et les autres nations. C’est là qu’interviennent la diplomatie et l’usage ou l’instrumentalisation du Soft Power: Ce sont des outils incontournables pour forger des ponts, façonner les récits mondiaux et promouvoir des relations internationales pacifiques, généralement aux mains des États qui en disposent et qui en font une politique, avec des moyens colossaux.
Conventionnellement, les relations internationales s’appuyaient amplement sur la puissance militaire, à travers le recours à la force ou à la coercition par des moyens militaires et même économiques. Nonobstant que cette approche puisse apporter des résultats à court terme, elle manque souvent de pérennité et peut engendrer de l’aversion à long terme.
En revanche, le Soft Power est la capacité d’inspirer les nations par l’affinité plutôt que par la contention. Cette étendue dérive de la culture, des idéaux politiques et de la politique étrangère d’un Etat qui sont légitimaires ou éthiquement plausibles. Les pays dotés d’un fort Soft Power peuvent gagner du soutien et de la coopération sans avoir besoin d’imposer leur politique par la coercition. Exemple :

Le Soft Power génère de plusieurs niveaux : de la culture : lorsque l’art, la musique, la nourriture, les films ou la mode d’un pays fascinent les gens de la communauté internationale, ils conçoivent et projettent des images positives auprès des diverses audiences et publics. A titre d’exemple, le 7éme art à travers les films Américains de Hollywood ou les rimes égyptiennes, les dessins animés cartonnés Japonais ne sont-ils pas des illustrations culturelles qui ont influencé des millions de personnes et des générations, dans le monde entier ? Le public ne connait-il pas très bien la majorité des acteurs et des musiciens de divers pays, qui ont façonné les goûts artistiques et l’imagination pendant des décennies ?
Aux USA, en sus de la domination militaire, économique, et diplomatique au niveau mondial, ils ont exercé leur Soft Power, depuis les trente glorieuses, à travers leur industrie du divertissement, leurs mass média, leurs universités ( Harvard, Princeton….) de premier plan, leur mode de vie et l’esprit d’entreprise, leur aide financière et leur coopération au développement, …..Etc.
Le Soft Power à travers la diplomatie culturelle est dorénavant devenu un pilier sur l’échiquier des relations internationales. Définie comme l’utilisation des échanges de produits culturels et des médias créatifs pour favoriser la compréhension mutuelle et renforcer les relations entre les peuples, la diplomatie culturelle est devenue plus inéluctable : À une époque où les challenges mondiaux requièrent altruisme et coopération, les langues et les arts constituent de puissants leviers pour colmater les hiatus entre les peuples et instituer un dialogue qui transcende les frontières.
Par ailleurs, le culte joue aussi un rôle crucial en transmettant des valeurs rituelles. C’est le cas dans la région Arabo-musulmane, et en Asie, qui véhiculent par le biais de leur Soft Power la pratique de l’Islam, élargissant ainsi leurs réseaux d’influence, et en imprimant de leurs empreintes le cours des évènements au niveau régional ou même mondial.
En outre, par leur politique étrangère, les pays qui s’engagent dans l’aide humanitaire, le maintien de la paix et la coopération multilatérale, acquièrent souvent une influence, une autorité morale et une bonne image à l’international. De surcroît, les pays développés qui disposent de moyens financiers conséquents n’hésitent pas à promouvoir leur image pour s’assurer des alliances, des soutiens politiques, des partenariats économiques et délayer l’influence sur tel ou tel pays ou région.
L’exemple du Qatar est éloquent à cet égard. Ce pays, si petit par sa taille géographique et démographique, a su se faire une place de choix parmi les pays de la planète, grâce à une vision stratégique de très long terme.

A titre d’exemple, Le 1er juin ne restera-t-il pas une date marquante pour le Qatar où le Paris Saint-Germain, propriété du fonds souverain Qatar Sports Investments (QSI), a remporté pour la première fois de son histoire la Ligue des Champions. Pour Doha, cette victoire est bien plus qu’un exploit sportif : il représente la consécration d’un projet de puissance par l’image, avec le rachat du club en parallèle du lancement de la chaîne BeIn Sports et de la montée en puissance d’Al Jazeera.
Ce projet s’inscrit dans une stratégie plus large de « Soft Power » à travers l’investissement dans les vecteurs d’influence (sport, éducation, médias) pour repositionner l’image du pays à l’international. La Coupe du monde 2022 ne fut-elle pas la vitrine ultime de cette stratégie.
Aussi, le Qatar a investi massivement dans plusieurs universités américaines, notamment via le campus Education City à Doha, et s’est invité dans les débats géopolitiques grâce à ses relais diplomatiques et médiatiques, ainsi que le soutien politique et financier à des partis politiques et groupes religieux dans différentes régions.
Par ailleurs, le Maroc offre un exemple éloquent et de plus en plus reconnu au niveau international.
Sous la Vision éclairée du Souverain Marocain, le Maroc a su construire une diplomatie fondée sur l’ouverture, la modération, le dialogue interculturel, et une capacité unique à relier les mondes africain, arabe, méditerranéen et occidental. Le Maroc a transformé son identité plurielle et la richesse de son capital humain en un levier d’influence stratégique.
Qu’il s’agisse de ses institutions culturelles, de son leadership religieux reconnu, de son Soft Power Africain en pleine ascension, ou de sa capacité à accueillir des événements internationaux majeurs, le Maroc démontre qu’un modèle de stabilité, d’ouverture et d’ambition peut devenir lui-même un message au monde.
De telles illustrations montrent comment une influence, non coercitive, peut façonner la manière dont le monde perçoit un pays et la façon dont d’autres nations interagissent avec lui.
Dans une géopolitique mondiale où l’incursion militaire est souvent onéreuse et contestée, le Soft Power offre un outil stratégique, à long terme, pour parvenir à des objectifs nationaux à travers l’établissement de partenariats, la prévention des conflits ou à améliorer la notoriété d’une nation. En outre, le soft power peut apporter des réponses aux problèmes mondiaux tels que l’épineuse problématique du changement climatique, les pandémies et les cyber-menaces, le radicalisme religieux et le terrorisme, qui nécessitent une coopération plutôt qu’une rivalité entre les États.

Mais le Soft Power n’est cependant pas sans poser de défis. C’est une stratégie qui peut être compromise par des incohérences ou contradictions dans les politiques de mise en œuvre, comme la promotion des droits de l’homme à l’étranger tout en les violant sur le plan national. Il est également vulnérable à la désinformation, aux malentendus culturels et à la concurrence, régionale ou mondiale, de rivaux qui peuvent utiliser la propagande ou des cyber-campagnes pour nuire à la réputation du pays source.
De plus, le Soft Power est en grande partie une affaire de moyens financiers considérables, et partant, ce ne sont pas tous les pays que peuvent s’offrir le luxe de mener une politique étrangère qui combine la diplomatie classique et le Soft Power.
Cependant, depuis le début du 21ème siècle, la Communauté Internationale connait de nombreux défis et de nouvelles pratiques. L’aggravation de la situation environnementale par le réchauffement climatique, la pandémie du Covid19, la succession de crises financières, la guerre en Ukraine et celle d’Israël à Gaza, les migrations et le terrorisme n’ont pas manqué de bouleverser la perception des modes traditionnels de relations entre États et les attitudes des peuples envers différentes puissances mondiales. Les opinions publiques au niveau international commencent à juger les actions des différents États influents en fonction de l’impact sur la coopération internationale et à la solidarité plutôt qu’à la puissance des armées.
La présidence de Donald Trump aux USA pour son deuxième mandat joue un rôle central dans ce changement, portant une croyance idéologique profonde en la suprématie et la volonté Américaine d’hégémonie. Avec sa politique et son slogan de ‘’America First’’, il a mis en œuvre sa décision d’anéantir un grand symbole du Soft Power et un bras efficient de l’influence Américaine dans le monde, par la dissolution de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), dans le cadre de la politique des réductions draconiennes de l’aide des États-Unis à l’étranger. Cette action a été décriée dans de nombreux pays et par les organisations humanitaires notamment, nationales et internationales, qui ont tellement bénéficié des largesses et des aides américaines.
Globalement, et malgré les péripéties de la situation internationale, la HARD Power continueront à jouer un rôle essentiel dans la définition des relations internationales d’aujourd’hui et de demain : L’invasion Russe en Ukraine ne replonge-t-elle pas le Vieux Continent dans une idéologie guerrière très incertaine ? 4 ans de guerre en Ukraine n’ont-elles pas radicalement transformé la posture stratégique de l’Union européenne ? Face à un conflit de grande ampleur et de haute intensité dans son aire géographique d’intérêt direct, l’UE n’exerce-telle pas un hard power à la hauteur de son poids économique ? La guerre en Ukraine ne fait-elle enfin émerger une puissance Européenne, prête au rapport de force, y compris militaire, sur la longue durée ?

Face aux guerres dans plusieurs coins de la planète et à l’instabilité géopolitique, les Etats n’ont-ils pas amorcé un tournant majeur dans leur politique de défense, avec une hausse significative des dépenses militaires ?
Aussi, la crise au Moyen-Orient ne se caractérise-t-elle pas par un usage intense du HARD Power (frappes militaires, missiles, opérations directes), redéfinissant la géopolitique régionale via l’affrontement Israël-Iran et leurs alliés. Cette guerre par procuration, exacerbée par des tensions énergétiques, n’intensifie-t-elle pas l’instabilité et reconfigure les alliances, impliquant une intervention militaire Américaine directe, en redessinant, in fine, les rapports de force entre puissances régionales et internationales ?
